La pénible condition humaine
Texte du prof de philo :/ j'avais envie de le partager un peu (avec un dessin en plus)

Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est heureusement borné : il nous suffit de quelques pas pour sortir de notre chambre et de quelques années pour sortir de notre vie. Mais supposons que, dans cet espace étroit, soudain obscur, soudain aveugles, nous nous égarions ; supposons que le désert géographique devienne le désert biblique : ce n’est plus quatre pas, ce n’est plus onze jours qu’il nous faut pour le traverser, mais le temps de deux générations, mais toute l’histoire de l’humanité, et peut-être davantage. Pour l’homme mesuré et de mesure, la chambre, le désert et le monde sont des lieux strictement déterminés. Pour l’homme désertique et labyrinthique, voué à l’erreur d’une démarche nécessairement un peu plus longue que sa vie, le même espace sera vraiment infini, même s’il sait qu’il ne l’est pas et d’autant plus qu’il le saura. L’erreur, le fait d’être en chemin sans pouvoir s’arrêter jamais, changent le fini en infini. A quoi s’ajoutent ces traits singuliers : du fini qui est pourtant fermé, on peut toujours espérer sortir, alors que l’infinie vastitude est la prison, étant sans issue ; de même que tout lieu absolument sans issue devient infini. En outre, le lieu de l’égarement ignore la ligne droite : on n’y va jamais d’un point à un autre ; on ne part pas d’ici pour aller là ; nul point de départ et nul commencement à la marche – avant d’avoir commencé, déjà on recommence, avant d’avoir accompli, on répète, et cette sorte d’absurdité consistant à revenir sans être jamais parti, ou à commencer par commencer, est le secret de la mauvaise éternité, correspondant à la mauvaise infinité, qui recèlent peut-être l’une et l’autre le sens du devenir (Maurice Blanchot).